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Le terrain
Dans
les controverses autour de l’enseignement, l’argument du terrain revient
souvent comme ce qui donnerait autorité à certains pour parler plus
légitimement de ces problèmes que d’autres. Il est par exemple central dans le
discours des formateurs qui l’opposent volontiers à la vision élitiste
d’universitaires trop éloignés de la réalité des pratiques et des publics
scolaires ; mais il est aussi renvoyé aux spécialistes des sciences de
l’éducation (les « pédagogues ») par les enseignants qui, « sur
le terrain », cherchent à transmettre culture et connaissances à leurs
élèves selon des exigences inentamées par les réalités (ou pseudo-réalités
selon eux) du « terrain ».
La question du terrain est une question théroricopratique qui se pose dans toutes les sciences humaines (c'est la question des observables). Cependant, les expressions « être sur le terrain», « homme de terrain », désignent et valorisent généralement, un certain engagement dans l'action concrète : il s'agit là d'une autre dimension, entre rhétorique et politique, de la question. Il n'est que de voir la floraison annuelle de livres relatant des expériences de professeurs ou, plus rarement, d'élèves, ou bien l'importance prise par la sociologie de l'école, de la jeunesse, voire de l'enfance, pour comprendre que le domaine scolaire, et au-delà, celui de l'éducatif, sont venus rejoindre ces zones du réel — qu'elles aient nom « pauvretés », « banlieues », ou « prisons », etc. — où analyses et récits — science et littérature en somme — s'entrecroisent pour livrer à des lecteurs désemparés, fascinés, ou tout simplement curieux de comprendre, des comptes rendus fiables et des clefs pour éclairer l'état de l'école.
Qu’est-ce que ce terrain qui nourrit l’imaginaire réaliste des uns et
traduit une construction mentale plus ou moins élaborée de l’obscure réalité
des autres ? Quel est le rapport entre le terrain et l’expérience ? Y
a-t-il « terrain » par exemple pour les enseignants en arrêt de
travail, en dépression longue durée ? Pour les élèves absentéistes ?
Pour les parents qui n’ont jamais pris le chemin de l’école, ni dans leur
jeunesse, ni dans leur présent de parents d’élève ? Les psychanalystes,
psychologues, orthophonistes, etc, parlent-ils de « terrain »
lorsqu’ils essaient de systématiser un peu leur expérience ? Quel souci de
comprendre, ou à l’inverse, quel désarroi, quel point aveugle, cette exigence
de parler à partir du terrain traduit-elle aujourd’hui ?
A l’occasion de la création d’une option de master intitulée « Français
discipline d’enseignement », l’UFR LLFL et FLE de l’université
l'université Sorbonne nouvelle - Paris III a organisé en juin 2006 une première
rencontre entre des spécialistes de l’enseignement du français autour des
questions épistémologiques et institutionnelles soulevées par l’existence de
cette discipline proprement scolaire (i.e., sans label scientifique) qu’est le
français (Publication des actes prévue). L’année 2006-2007 a accueilli les
premiers étudiants inscrits dans ce cursus, et c’est avec eux et avec
l’Observatoire de l’éducation que se dérouleront ces deux journées de table
ronde autour de la question du « terrain ». Elle déborde le champ de
la discipline « français » : mais dans la mesure même où elle
est au cœur des sciences humaines, et, en ce qui concerne l’école, à
l’intersection des sciences humaines et de l’humanisme, il nous est apparu
qu’elle était capitale pour renouveler les débats sur l’enseignement du
français.
Ces deux journées du 30 et 31 mai seront ainsi l’occasion de s’interroger sur
les conditions « réelles » dans lesquelles l’enseignement s’effectue,
et qui sont souvent négligées par la réflexion épistémologique : les
sorties culturelles d’un côté, les comportements scolaires de l’autre, le genre
de difficultés rencontrées par l’apprentissage (cf. par exemple
l’interprétation des diverses pathologies du langage, selon qu’on les envisage
d’un point de vue cognitivisme, psychanalytique, etc.), rendent parfois
insaisissables les frontières de la discipline. Cette
réflexion invite chacun à se poser plusieurs questions conjointes : quels
acteurs sont au centre du « terrain » (ce qui n’est pas la même
question que celle qu’évoque le fameux mot d’ordre de « l’élève au
centre »), quelles sont les frontières ? Quels problèmes s’y présentent comme les plus évidents ?
Quels cadres interprétatifs explicites ou implicites permettent-ils de parler
du « terrain » ? Ces cadres interprétatifs trahissent-ils ou
éclairent-ils les expériences, lesquelles, comment ? Y a-t-il des concepts
autres que celui de « terrain » pour permettre de réfléchir sur les
difficultés et les solutions, les réussites et les échecs, rencontrés par les
enseignants (car on privilégiera bien sûr l’enseignement du français, pour des
raisons qu’il faudra expliciter) dans les classes ?
Le « terrain »
suppose une objectivation du matériau, alors même que l’individualisation des
pratiques est encouragée devant le chaos des difficultés : ne souffre-t-on
pas pourtant d’un manque de construction d’un modèle éthique commun ?
Jean-Louis Chiss, Hélène Merlin.-Kajman, Christian Puech.
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